Arnold

Arnold

Quand l’homme est sage la nature se régale.

A l’issue de notre transhumance pétaradante et autoroutière pour rejoindre la région Parisienne, notre
camping-car s’héberge au Manoir de la Tuilerie, à Mortcerf en Brie. A l’aube une nécessité masculine
matinale me pousse en catimini dans le frimas du jardin.
Il est 6h, Mortcerf s’éveille, il est 6h et nous n’avons pas sommeil ! Quoique la première nuit dans le
camping-car... !
La nature s’égaille derrière la porte du camion : son ouverture inopinée surprend, à proximité et
derrière la clôture de la propriété, une chèvre brune de belle facture - non pas la fabricante de lait
pour crottins, mais la légitime du chevreuil - Son petit toupet blanc, qu’elle me présente impudique
en faisant volte-face, disparaît rapidement au bout du champ dans les hautes graminées.
À peine l’individu de l’espèce Capréolus-capréolus évaporé, voici maître lièvre qui détale, ventre à
terre et oreilles couchées sur le dos, le long de la clôture du côté jardin cette fois.
Plus tard au cours du trajet de cette première étape, nous sommes épiés par un grand héron cendré
perché sur tas de bois englouti dans un méandre du canal du Loing : à notre approche, pour autant
silencieuse, il s’envole majestueusement et nous devance au long de l’onde.
Les couples de colverts surveillent leurs toutes petites progénitures de quelques jours : et ils savent
déjà nager comme les grands !
Oh ! Quel bonheur cette tranquille faune du Gâtinais Français qui nous émerveille.
L’indicible restera de cette aventure le plaisir de traverser les natures intactes des départements Cantal
& Lozère.
Les paysages de fraiche verdure à perte de vue, les prairies arborant leurs tapis printaniers de fleurs
multicolores, myosotis bleu ciel, bouton d’or de notre jeunesse que l’on plaçait sous le menton pour
déclarer amoureux (se) notre vis-à-vis ou lui confirmer qu’il était amateur de bon beurre. Que de très
jeunes souvenirs réveillés.
Les troupeaux de bovins Salers & Aubrac restent indéniablement les plus attachants. Certains, tels les
premiers, arborent leurs majestueux attributs de kératine. D’autres, les Aubrac chaussés de lunettes
plus claires que la robe, sont coiffés d’un petit béret drolatique, une houppette au sommet du crâne
ébourgeonné : tout jeunes, ils ont été écornés afin de se conformer plus aisément aux contraintes de
l’élevage bio.

Mes très anciens souvenirs de petits tracteurs McCormick – fabriqués dans l’usine proche de la maison
familiale, dans ma ville natale de Croix en pays ch’ti - Fahr-Deutz, Massey-Ferguson et autre
Internationnal-Harvester ont été balayés par des vendeurs opiniâtres qui ont placés à tempérament
chez les petits éleveurs des monstres 4 roues motrices équipés de cabine étanche, climatisation, radio
Dab+ & GPS. En remplacement des bucoliques remorques à plateaux de bois, des non moins énormes
& assourdissants engins d’acier et aluminium, « charriotes toutes ferrées », qualificatif que je me
permets d’emprunter au dialogue d’un film d’anthologie du siècle dernier : ces attelages démesurés -
tels ceux en usage dans les grandes plaines céréalières de la Beauce - ont bien du mal à croiser ne
serait-ce que deux vélos de challengers !
 Et oui, la roue tourne mes bons amis, et la folie humaine n’a aucune limite raisonnable.

Mais je reste agréablement terre à terre en me délectant des extraordinaires paysages de ces
merveilleuses contrées, toujours bien heureusement délaissées par la faune touristique. Et qui le
resteront probablement encore longtemps.

Il nous faut quand même relater notre galère du dernier jour, au Kilomètre 74 de la trace < 09 Le
Pompidou-Nîmes > : à l’issue du repas sous le déluge, les éclairs et le tonnerre, départ ultime vers
Nîmes pour un petit 36 km. C’est sans compter avec les facéties des services techniques locaux
chargés de réhabilitation et entretien des « voies pompiers » que nous devons emprunter.
Le ternaire rouge, mélangé à de beaux petits cailloux blancs, n’est pas stabilisé, la rincée de midi l’a
transformé en glue ; elle garnit généreusement nos pneus tous terrains. Quelques centaines de
mètres dans cette pâtée infâme ont raison de l’espace trop exigu entre roues et garde-boues du
Cannondale de François. Sur dérapage à peine contrôlé les roues se bloquent soudainement,
l’amalgame compact entravant toute rotation.
Les roues à peine dégagées au couteau, rebelote quelques longueurs de piste plus loin. Le petit jeu
de Sisyphe mettra bien à mal nos patiences d’anges et l’intégrité de nos tenues vestimentaires ! Et
retardera d’autant notre arrivée ultime à la Tour Magne.

En exergue, j’ai du mal à imaginer les forces herculéennes qu’ont dû déployer Léon Giran-Max & Marie
Antoine Barret pour affronter les 10.000 mètres de dénivelé positif en pentes caillouteuses. Et surtout
en l’absence, à l’époque, du minimum de technique d’assistance dans les déclivités, le dérailleur. Ce
dispositif, rudimentaire à ses débuts, n’apparaît vraiment qu’au début du XXème siècle. En 1932 le
mécanisme < Super-Champion > du coureur Suisse Oscar Egg restera une amélioration notable des
premiers balbutiements. Puis le dérailleur deviendra vraiment opérationnel grâce à l’invention de
l’ingénieur Bourguignon Lucien Juy : le dérailleur à parallélogramme articulé < Super-Simplex >. Pour
l’histoire il fera l’objet d’une interdiction et de rudes batailles sur les Tours de France 1937-38 avant
d’être enfin adopté en 1939, en lieu et place du < Super-Champion > d’Egg.
Ce < Super Simplex > aura ses heures de gloire, une production annuelle de 40.000 unités en 1939,
Simplex étant associé à l’autre grande marque Dijonnaise de cycles Terrot. Et des ambassadeurs
prestigieux, Antonin Magne, Jean Robic, André Darrigade, Jacques Anquetil, Fausto Coppi et Bernard
Hinault.
Lucien Juy dépose des brevets en France et aux USA mais a omis de le faire au Japon : Shozaburo
Shimano profitera de cette porte ouverte pour commercialiser une simple copie du dérailleur du
Dijonnais Lucien Juy…

Et c’est une autre histoire ..!

Merci infiniment aux géniaux concepteurs de ce Tourmagn…ifique, l’idée est énorme.

Arnold Dossin, le 07 juin 2026

    
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